Train Douarnenez Audierne

LE YOUTAR


LE PETIT TRAIN DOUARNENEZ-AUDIERNE

(1894-1946)

de Serge DUIGOU

Train arrivée des touristes
En cette matinée du 28 janvier 1894, Audierne est en liesse. Dès huit heures du matin, la foule des grands jours se presse autour des bâtiments de brique rouge flambant neufs, construits sur un remblai gagné sur l’anse du Stum, au départ de la route Audierne-Pont-Croix. C’est aujourd’hui que le tout Cap-Sizun va inaugurer en grand tralala la ligne de chemin de fer Douarnenez-Audierne ! Toutes les notabilités qui comptent dans le pays sont présentes et vont bientôt s’embarquer dans le petit train pour gagner Douarnenez, puis participer au voyage inaugural qui ramènera le train officiel vers Audierne.

Gare

La gare

Gare

Arrivée du train

De cette journée faste, qui voit enfin se concrétiser leur gare après quelque vingt années d’attente, les Capistes reviendront avec des images plein la tête : la flottille pavoisée, les cloches de Saint-Raymond sonnant à toute volée, les salves d’artillerie tirées du bateau du maire, Monsieur de Lécluse, les flonflons de la musique de Douarnenez et... le banquet pantagruélique servi à l’Hôtel du Commerce, tout au moins pour les plus privilégiés. Et, surtout, le petit train, qui n’a pas encore hérité du sobriquet affectueux que les collégiens de Pont-Croix lui décerneront bientôt : le Youtar, le bouffeur de bouillie !
Dans le Finistère de cette fin du 19e siècle, toutes les villes de quelque importance veulent leur gare. Foin des préventions contre le rail ! Le moindre chef-lieu de canton entend être raccordé au grand réseau. Le progrès, on en est désormais persuadé, passe par le désenclavement ferroviaire. Très tôt, Audierne est sur les rangs. Il s’agit de desservir au plus vite le port de pêche et ses conserveries en pleine expansion, de permettre aux premiers touristes de s’acheminer vers le Cap-Sizun et sa Pointe du Raz, et de favoriser la zone d’attractivité des grandes foires de Pont-Croix.
Pendant vingt ans, jusqu’en 1913, ce sont au total douze « petites lignes » à voie métrique qui verront le jour dans le Finistère. Quand éclate le conflit de 1914, d’autres projets sont à l’étude, mais les hostilités, puis la situation créée par l’après-guerre, les laisseront dans les cartons.

Le train longe la rivière du Goyen

Le train longe la rivière du Goyen

Le train et la vallée du Goyen

Le train et la vallée du Goyen

Dès sa mise en service, les Capistes sont unanimes à saluer leur petit train, qui ouvre leurs fenêtres sur le vaste monde. Certes sa silhouette brinquebalante, sa vitesse horaire - il faut cinquante minutes environ pour parcourir les vingt kilomètres de la ligne - font sourire, les bizarreries des correspondances avec les grandes lignes exaspèrent, le confort, surtout en seconde et troisième classe, est spartiate. Mais on l’aime, ce tortillard, pour les immenses services qu’il rend à l’économie du canton. Aussi bien les voitures de voyageurs que les wagons de marchandises connaissent un succès qui ne se dément pas jusqu’à la première guerre mondiale. Désormais, finies les harassantes marches à pied pour se rendre à la foire, terminé le recours aux chars à bancs cahotants et malaisés pour le transport des denrées. De par sa proximité, son personnel qualifié, ses horaires globalement respectés, ses tarifs abordables (surtout si l’on voyage en troisième classe ! ), le Youtar se rend indispensable.
Certes, tout n’est pas parfait. Les gares sont parfois installées en pleine nature, comme la halte de Beuzec. L’absence de passages à niveaux gardés entraîne de nombreux accrochages aux croisements : dès le 15 août 1894, un conseiller municipal de Primelin périra ainsi broyé à Pont-Croix. La sécurité des voyageurs laisse à désirer. Que d’accidents mortels dus aux plates-formes arrières où l’on s’entasse au mépris de la plus élémentaire prudence. Que de blessés dans des gares chichement éclairées, surtout l’automne ou l’hiver, à la tombée de la nuit, au retour des foires, comme à Pont-Croix en cette fatidique soirée du 18 décembre 1924. Les « petits trains » ne sont pas à l’abri de conditions atmosphériques défavorables. Le gel surtout est redouté, qui patine les rails et oblige parfois les convois, en panne à mi-pente, à faire marche arrière et reprendre leur élan.
Le passage du train rythme la vie de la campagne de Douarnenez à Audierne. Pour les cultivateurs au travail, il remplace la montre. Son sifflet, systématiquement et longuement actionné à l’approche des passages à niveaux, autant dire à tout bout de champ, devient un repère sonore dans l’univers de chacun.

Le chemin de la gare

Le chemin de la gare

Affiche du chemin de fer

Affiche du chemin de fer

Au lendemain de la Grande Guerre cependant, la conjoncture se modifie. Les camions font leur apparition, ainsi que les autocars qui se mettent à concurrencer méthodiquement les chemins de fer. Pourtant, en 1927, une automotrice fait son apparition sur la ligne. A cette date, celle-ci est encore la plus rentable, et de très loin, de l’ensemble du réseau finistérien à voie étroite.
Mais le talon d’Achille de la ligne Douarnenez-Audierne, comme de tout le réseau départemental, réside dans l’écartement de voies avec le réseau d’intérêt général. Il s’ensuit, dans les gares charnières, de longs, pénibles et coûteux transbordements. Décidé au départ pour des raisons d’économie, le choix de la voie métrique, à terme, devient catastrophique. Le 31 décembre 1938, le Youtar passe à la trappe... mais, ses rails n’ayant pas été immédiatement déposés, il revivra encore quelques années, de 1941 à 1946, grâce, ou à cause, du second conflit mondial. Au total, il aura circulé cinquante ans !

Ce fut une belle ligne assurément ! Belle par les paysages traversés, la proximité revigorante de la mer, les échappées qu’elle réservait sur l’une des plus belles baies qui soient, le caractère brut, par endroits sauvage, de la campagne, la plongée vers Pont-Croix et la découverte tardive et d’autant plus saisissante de son superbe clocher, les épousailles avec la ria farouche et riante. Ligne maritime et terrestre, secrète et ouverte, faisant corps avec un pays, le Cap, dont elle était l’émanation et l’un des plus beaux fleurons.

Le pont de souganso

Le passage du pont de souganso

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