En cette matinée du 28 janvier
1894, Audierne est en liesse. Dès huit heures du
matin, la foule des grands jours se presse autour des
bâtiments de brique rouge flambant neufs, construits
sur un remblai gagné sur l’anse du Stum,
au départ de la route Audierne-Pont-Croix. C’est
aujourd’hui que le tout Cap-Sizun va inaugurer en
grand tralala la ligne de chemin de fer Douarnenez-Audierne
! Toutes les notabilités qui comptent dans le pays
sont présentes et vont bientôt s’embarquer
dans le petit train pour gagner Douarnenez, puis participer
au voyage inaugural qui ramènera le train officiel
vers Audierne. |

La gare |

Arrivée du train |
De cette journée faste, qui voit enfin se concrétiser
leur gare après quelque vingt années d’attente,
les Capistes reviendront avec des images plein la tête
: la flottille pavoisée, les cloches de Saint-Raymond
sonnant à toute volée, les salves d’artillerie
tirées du bateau du maire, Monsieur de Lécluse,
les flonflons de la musique de Douarnenez et... le banquet
pantagruélique servi à l’Hôtel
du Commerce, tout au moins pour les plus privilégiés.
Et, surtout, le petit train, qui n’a pas encore
hérité du sobriquet affectueux que les
collégiens de Pont-Croix lui décerneront
bientôt : le Youtar, le bouffeur de bouillie ! |
Dans le Finistère de cette
fin du 19e siècle, toutes les villes de quelque importance
veulent leur gare. Foin des préventions contre le rail
! Le moindre chef-lieu de canton entend être raccordé
au grand réseau. Le progrès, on en est désormais
persuadé, passe par le désenclavement ferroviaire.
Très tôt, Audierne est sur les rangs. Il s’agit
de desservir au plus vite le port de pêche et ses conserveries
en pleine expansion, de permettre aux premiers touristes de s’acheminer
vers le Cap-Sizun et sa Pointe du Raz, et de favoriser la zone
d’attractivité des grandes foires de Pont-Croix.
Pendant vingt ans, jusqu’en 1913, ce sont au total douze
« petites lignes » à voie métrique qui
verront le jour dans le Finistère. Quand éclate
le conflit de 1914, d’autres projets sont à l’étude,
mais les hostilités, puis la situation créée
par l’après-guerre, les laisseront dans les cartons. |

Le train longe la rivière du Goyen |

Le train et la vallée du Goyen |
Dès sa mise en service, les Capistes sont unanimes à
saluer leur petit train, qui ouvre leurs fenêtres sur
le vaste monde. Certes sa silhouette brinquebalante, sa vitesse
horaire - il faut cinquante minutes environ pour parcourir les
vingt kilomètres de la ligne - font sourire, les bizarreries
des correspondances avec les grandes lignes exaspèrent,
le confort, surtout en seconde et troisième classe, est
spartiate. Mais on l’aime, ce tortillard, pour les immenses
services qu’il rend à l’économie du
canton. Aussi bien les voitures de voyageurs que les wagons
de marchandises connaissent un succès qui ne se dément
pas jusqu’à la première guerre mondiale.
Désormais, finies les harassantes marches à pied
pour se rendre à la foire, terminé le recours
aux chars à bancs cahotants et malaisés pour le
transport des denrées. De par sa proximité, son
personnel qualifié, ses horaires globalement respectés,
ses tarifs abordables (surtout si l’on voyage en troisième
classe ! ), le Youtar se rend indispensable. |
Certes, tout n’est pas parfait. Les
gares sont parfois installées en pleine nature, comme la
halte de Beuzec. L’absence de passages à niveaux
gardés entraîne de nombreux accrochages aux croisements
: dès le 15 août 1894, un conseiller municipal de
Primelin périra ainsi broyé à Pont-Croix.
La sécurité des voyageurs laisse à désirer.
Que d’accidents mortels dus aux plates-formes arrières
où l’on s’entasse au mépris de la plus
élémentaire prudence. Que de blessés dans
des gares chichement éclairées, surtout l’automne
ou l’hiver, à la tombée de la nuit, au retour
des foires, comme à Pont-Croix en cette fatidique soirée
du 18 décembre 1924. Les « petits trains »
ne sont pas à l’abri de conditions atmosphériques
défavorables. Le gel surtout est redouté, qui patine
les rails et oblige parfois les convois, en panne à mi-pente,
à faire marche arrière et reprendre leur élan.
Le passage du train rythme la vie de la campagne de Douarnenez
à Audierne. Pour les cultivateurs au travail, il remplace
la montre. Son sifflet, systématiquement et longuement
actionné à l’approche des passages à
niveaux, autant dire à tout bout de champ, devient un repère
sonore dans l’univers de chacun. |

Le chemin de la gare |

Affiche du chemin de fer
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Au lendemain de la Grande Guerre
cependant, la conjoncture se modifie. Les camions font leur apparition,
ainsi que les autocars qui se mettent à concurrencer méthodiquement
les chemins de fer. Pourtant, en 1927, une automotrice fait son
apparition sur la ligne. A cette date, celle-ci est encore la
plus rentable, et de très loin, de l’ensemble du
réseau finistérien à voie étroite.
Mais le talon d’Achille de la ligne Douarnenez-Audierne,
comme de tout le réseau départemental, réside
dans l’écartement de voies avec le réseau
d’intérêt général. Il s’ensuit,
dans les gares charnières, de longs, pénibles et
coûteux transbordements. Décidé au départ
pour des raisons d’économie, le choix de la voie
métrique, à terme, devient catastrophique. Le 31
décembre 1938, le Youtar passe à la trappe... mais,
ses rails n’ayant pas été immédiatement
déposés, il revivra encore quelques années,
de 1941 à 1946, grâce, ou à cause, du second
conflit mondial. Au total, il aura circulé cinquante ans
! |
Ce fut une belle ligne assurément ! Belle par les paysages
traversés, la proximité revigorante de la mer, les échappées
qu’elle réservait sur l’une des plus belles baies
qui soient, le caractère brut, par endroits sauvage, de la campagne,
la plongée vers Pont-Croix et la découverte tardive et
d’autant plus saisissante de son superbe clocher, les épousailles
avec la ria farouche et riante. Ligne maritime et terrestre, secrète
et ouverte, faisant corps avec un pays, le Cap, dont elle était
l’émanation et l’un des plus beaux fleurons.
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Le passage du pont de souganso
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