Affiche les chemins de fer

Le Tortillard

 

Daniel GUEZINGARD

Arrivée du train

Ah ! Qui n’a pas chonge de çui-là ? Quand il discornait de Beg-an-Trug, avec un grand OUT ! de victoire, le panache d’Henri IV sur sa tête. Ah ! Oui, il était beau, notre train!


On avait l’habitude, tout le monde, d’aller voir le train de sept heures et demi, les mères avec leurs filles à marier par le bras, les hommes, côte à côte, par trois quatre, fumant, les gosses, avec leurs cerques, leurs toupies ou leurs cordes à sauter.

Et çà faisait la haie, à la sortie, après le portillon, ousque le chef de gare attrapait les billets des sortants. Ceux-ci passaient la haie, longue de dix mètres au moins, arrêtés, ici et là, par ceux qui les attendaient. Un bouche de ci, un bouche de là.

Arrivée des touristes par le train

 

Chemin de la gare

- T’es venu quand même ! qu’on entendait.
- Depuis qu’on était à t’espérer !
- On croyait que tu s’rais jamais venu !
- Content tu seras. Nêne est à te friter du poisson ! Et patati et patata.


Une heure après, le petit journal avait passé dans tous les quartiers.


- Le fils à ‘’Nem an nem’’ est venu en permission…
- Quartier-maître qu’il est, déjà, Jakès Fritougnic…
- Sûr que Marie Talarprad va se marier avec le fils à Perr Friru. Elle lui a donné un bouche devant tout le monde…
- Herri Coftéo a sûr été affecté au Sémaphore de Beg-ar-Raz… Il est allé, avec son grand sac, dans l’auto-poste à Cadec…
Chez ceux qui avaient des de eusses marins à Rochefort et à Toulon, on tirait des plans. Les brevetés et les quartiers-maîtres qu’avaient été vus venir en permission avaient des visites en pagaille.
- Quand tu pars, mabic ? .. Le 22 ? .. Alors tu pourras envoyer un colis à Jaïnk qu’est sur le Jean Bart…

 

Le colis était porté au train, le jour du départ, si bien qu’en plus de son grand sac, le pauvre Marsouin emportait - on ne sait par quel miracle - une vingtaine de paquets à livrer, après, par toute son escadre. C’est vrai que pour sa peine, on lui avait payé force combien de petits verres chez Soizic.
Et tout le monde dans la gare à conduire les mataffes, le col bleu flottant, le béret pompon à dreuze sur l’oreille, dans leurs pantalons à pattes…
Mais quand le père Louboutin là, sous sa capote à boutons d’or des Postes, avait fini de mettre ses sacs dans le dernier compartiment et rangé, brancards en l’air, sa voiture tôlée decontre les cabinets de la gare, l’émotion montait, les femmes sortaient leurs mouchoirs, jetaient un dernier conseil :

 

La gare

- Reste pas à la portière, t’a-l’heure !
- Perds pas tes sous, surtout !
- Sois pize , hein !
- Ecris en arrivant !
Tandis que, braves et insouciants, les marins répondaient :
- T’en fais pas ! A la prochaine perme ! Du 324 au jus !
Enfin, solennel sous sa casquette galonnée de feuilles de chêne d’argent, sifflet de métal aux lèvres, Monsieur Bloch, drapeau rouge sous le bras, allait déchirer l’air et les cœurs du signal du départ.
Oh ! Cher tortillard, à jamais effacé de la vie audiernaise, quel immense morceau du Passé s’est réfugié avec toi au Musée de la Légende !

 

Paru dans le Bulletin Paroissial d’Audierne n° 69 de juin 1966, avec l’aimable autorisation de Monsieur le Curé d’Audierne.

Bouche : bise, baiser.
Pize : économe, regardant, radin.

 

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