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Audierne et le Cap Sizun sous la Révolution

de Paul Cornec

 

Le Cap-Sizun mérite régulièrement la citation dans les ouvrages consacrés à l’histoire de la Révolution en Bretagne. En effet, un événement majeur se déroule à Audierne le 10 août 1789, moins d’un mois après la prise de la Bastille : la fédération de six paroisses, à l’extrême pointe de l’un des districts les plus éloignés de la capitale.

« Ainsi naissait, écrit Jean Savina, à l’extrême pointe de l’Armorique, la fraternisation municipale qui devait s’étendre à toute la France. Il convient de remarquer que la fédération capiste précédait de trois mois la fédération dauphinoise d’Etoiles, de cinq mois la fédération bretonne de Pontivy et de onze mois la grande Fédération nationale. »

Cette réunion d’Audierne fait donc de la Bretagne la province-mère de l’idée fédérative, qui culminera le 14 juillet 1790 sur le Champ de Mars à Paris.

Au-delà du titre honorifique qu’elle constitue, cette fédération met surtout en exergue que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Cap-Sizun n’est pas un pays perdu au fin fond de la République, bien au contraire. Ses élites sont imprégnées de l’esprit des Lumières et, dès 1788, elles partagent les revendications réformatrices que le Tiers défend à Rennes contre le haut Clergé et la Noblesse. A l’aube de la Révolution, Audierne, et le Cap-Sizun sont aux avant-postes.

Autre caractéristique de la Révolution dans le Cap-Sizun, la matérialité de l’onde de choc, dans la vie quotidienne des Capistes, des grands événements révolutionnaires.

Sans doute tous les districts ressentent-ils le poids des réquisitions qui frappent la population à partir de l’entrée en guerre de la France en avril 1792. Mais sans doute pas également. Car le Cap, plaident ses administrateurs à longueur de courriers, connaît une misère plus affreuse que n’importe quelle autre partie du district. Les mendiants et vagabonds s’y comptent par centaines, le commerce y est ruiné comme en témoigne l’état d’indigence des deux villes du ressort, Pont-Croix et Audierne. Les foires vivotent, les chemins sont dans un état déplorable, les loups hantent les landes du Cap.

Toutes les communes capistes, certaines plus que d’autres, vont voir, par charrettes entières, leurs maigres ressources prendre le chemin des magasins militaires et civils : grains, bétail, chevaux, chiffons, cuir, tout est absorbé par l’effort de guerre. Le bois, denrée essentielle au chauffage et à la cuisine mais si rare en Cap-Sizun, va quasiment disparaître, englouti par les chaudières à salpêtre de Pont-Croix. Les hommes qui ne sont pas frappés par la conscription vont devoir assumer sur place des corvées qu’ils croyaient révolues. Les « métiers » nécessaires à l’effort de guerre vont être particulièrement sollicités, les marins bien sûr, mais aussi les forgerons, les maçons, les fourniers, en passant par les stratégiques cordonniers, chargés de fournir des souliers aux défenseurs de la Patrie.

Mais si ces maux sont partagés par tous les districts, même inégalement, le caractère éminemment maritime du Cap-Sizun va lui faire subir les malheurs de la guerre plus intensément que d’autres régions du Finistère ou de Bretagne.

Dans un premier temps, la protection de son littoral contre la menace anglaise motive la réactivation des anciennes batteries et la construction de nouvelles. Autres éléments de ce dispositif défensif, des mâts de signaux se dressent bientôt sur nos côtes. Lorsque, après moult tergiversations, les canons sont enfin pointés vers la baie, arrivent les canonniers, étrangers au Cap, dont les exactions continuelles contre la population capiste deviennent une véritable plaie. Ces dizaines de volontaires, plus de deux cents soldats, doivent être nourris sur le pays, et, par défaut de caserne, souvent logés chez l’habitant, avec lequel ils se comportent en implacables garnisaires.

Pour permettre à nos gardes nationales, aux canonniers volontaires et aux gardiens des signaux de défendre nos côtes contre l’insulte de l’ennemi, les administrateurs locaux se démènent pour obtenir d’indispensables et rares fusils. Souvent en vain car, pour l’équipement comme pour les subsistances, les combattants du front sont prioritaires.

Puis tonnent les canons, lors des combats navals qui souvent se concluent sur les grèves, sous les yeux des Capistes massés sur la côte. Et l’esprit des Lumières n’imprègne pas tous ces riverains, qui souvent conservent leur atavisme séculaire, faisant leur profit des nombreux naufrages, véritables fortunes de mer, au sens littéral du terme, pour nos populations miséreuses.

Si les quelques vols avec violence et autres voies de fait que connaît le Cap s’apparentent plus aux tristes exploits de « chauffeurs » qu’à des actions de véritables chouans, prêtres « jureurs » et administrateurs républicains doivent pourtant se méfier d’un environnement hostile. En effet, si les premiers pas de la Révolution sont généralement accompagnés par les paroissiens capistes - les cahiers de doléances en témoignent – ceux-ci lui tournent ensuite le dos lors de la radicalisation de la politique anti-religieuse. Face aux deux villes bleues, Audierne et Pont-Croix, sièges des pouvoirs administratifs et militaires, les campagnes du Cap profond s’érigent en sanctuaire pour les prêtres insermentés qui savent pouvoir s’y soustraire aux poursuites.

Seconde césure entre les Capistes et la Révolution, les incessantes levées d’hommes, dirigées vers Brest pour fournir les équipages des vaisseaux de la République, ou recrutés pour les armées révolutionnaires. Rapidement, déserteurs et insoumis, autochtones ou non, trouvent en Cap-Sizun abris et complicités. Malgré ses Sociétés populaires, ses Comités de surveillance, puis les mesures paroxystiques de la Terreur, les autorités sans-culottes ne parviendront jamais vraiment à prendre le dessus au-delà des murs des deux villes.

Pourtant, dans le grand chambardement général, la vie va, avec ses noces et son cortège de fêtes nouvelles, ses programmes de grands travaux qui permettent de faire entrer quelque ressource dans les masières les plus démunies. C’est cette vie au jour le jour que nous avons tenté de retracer ici, une vie souvent misérable, à la limite de la survie mais, pour la première fois, ouverte sur un immense espoir…

Au lieu d’un récit chronologique de la Révolution à Audierne et dans le Cap-Sizun, nous avons pris le parti d’une approche thématique, brossant en une quarantaine d’entrées (citées en caractères gras ci-dessus) et quelque 420 pages, l’Histoire en train de se faire. Nous y avons volontairement laissé la parole à ses acteurs. En effet, la pratique « dans le texte » de la prose de l’époque, souvent déclamatoire, parfois emphatique, génère une vraie proximité avec ces hommes qui s’agitent sous nos yeux. Et montre que les grandes tirades enflammées n’étaient pas l’apanage des tribuns parisiens, dont cette période fut prodigue.

 

 

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