![]() |
LES VIEUX QUARTIERS D’AUDIERNE |
Par Amédée GUIARD, Alain BOSSER, Paul CORNEC Photos : J. Evenat |
|
Nous nous proposons ici de prolonger cette initiative sur le terrain en évoquant ces toponymes, dont la liste a été arrêtée à vingt trois. Ces noms, généralement en breton, désignent souvent une particularité géographique ou topographique du lieu. Si la signification de certains est évidente pour le bretonnant, d’autres sont plus obscures et plusieurs interprétations peuvent être proposées, sans qu’aucune certitude ne puisse être acquise sur le sens originel de l’appellation. Nous avons tenté de nous en approcher avec la collaboration de Monsieur Bernard TANGUY, professeur au Centre de Recherche Bretonne et Celtique de l’Université de Bretagne Occidentale et spécialiste de la toponymie bretonne. Qu’il soit ici remercié d’avoir spontanément accepté d’apporter le secours de son savoir aux amateurs que nous sommes. |
MENEZ BIHAN |
C’est «la petite montagne », par
opposition au Menez Braz, la grande montagne, située à quelques
centaines de mètres à l’ouest sur le territoire d’Esquibien.
Ce nom reflète logiquement la situation élevée du
lieu, point culminant des hauteurs qui cernent Audierne. Cette notion
de montagne devait être plus sensible encore autrefois, lorsque
la route royale Audierne-Pont-Croix empruntait cet axe : arrivés
au sommet de Menez Bihan après une dure escalade, les piétons
ou les attelages pouvaient souffler en admirant le port à leurs
pieds. A noter que la prononciation locale «bihen » diverge
de l’orthographe académique «bihan ». Cette appellation de Menez Bihan daterait de la Révolution, s’il faut en croire Jean Perrot, ancien maire d’Esquibien, qui écrit à propos de Menez Braz : « Il y a aussi lieu de noter qu’après la vente des biens, le mur d’enceinte large de 2 mètres et les belles écuries furent démantelées ; les pierres de taille servirent à construire un petit manoir situé à 2, 5 Km environ à l’Est. Dès lors, pour les différencier, on appela l’un Menez-Braz et l’autre Menez-Bihan ». |
ROZ AR PREFED |
La colline du préfet : l’explication retenue par la mémoire locale, la seule que nous ayons trouvée, remonte à l’époque révolutionnaire. Dumanoir, premier maire d’Audierne déjà évoqué dans ces colonnes, possédait ici une propriété et y reçu un jour la visite du préfet. A cette époque de misère, la réception d’une telle personnalité dut marquer la population et cet événement passa ainsi à la postérité.
|
KERBUZULIG |
Ce toponyme est manifestement issu du breton «puzul
», qui signifie pourri, décomposé, suivi du suffixe
diminutif –ig, sans que l’on sache exactement à quoi
s’applique ici cette notion de décomposition. Cette racine n’est pas sans évoquer «ar buzulier », qui était autrefois celui qui ramassait les bouses de vaches, que l’on mettait ensuite à sécher pour alimenter le feu l’hiver, ou qui servaient aussi d’engrais naturel. Kerbuzulig signifierait alors le village où il y a de la bouse, de la boue grasse, connotation renforcée ici par la présence de l‘eau sous la forme d’une fontaine, d’un lavoir et du ruisseau qui se jette plus bas dans le Stiri. La ferme de ce lieu et ses abords devaient avoir autrefois mauvaise réputation : on ne devait pas en ressortir avec ses boutou-coat bien propres ! Mais ceci remonte à bien longtemps, le préfixe Ker- n’apparaissant en Bretagne qu’à partir du 11e siècle, après le départ des envahisseurs normands… |
LA HAIE |
||
|
STUM |
||||
|
KERISTUM |
||||
|
KERSUDAL |
||
|
KERIVOAS |
Comme son voisin limitrophe de Kersudal, le quartier
de Kerivoas tire son appellation d’un nom de famille. Kerivoas,
c’est le village que de nombreuses générations de
Rivoas habitèrent jusqu’à lui donner son nom. Ce
patronyme est lui-même formé de deux substantifs bretons
: ri, roi, et gwaz, serviteur. Quant à savoir pourquoi le Rivoas
1er du nom hérita un jour de cette appellation de «serviteur
du roi », ne nous en demandez tout de même pas trop ! |
KERVREAC’H |
||||
|
STIRI |
||||
Les eaux ont été d’une telle force qu’elles ont emporté en grande partie le seul lavoir de cette commune, enlevé un pont, unique passage pour les charrettes qui transportent le bois au fournier, qui fait cuire le pain à la troupe et à la ville et qui empêche enfin tout transport du reste de la commune avec la partie dite de la Côte Cléden… ». Anselme Marzin ajoute que ce pont, sans doute fort modeste, se situait à l’entrée de notre actuelle rue M. Berthelot. Aujourd’hui, le Stiri est devenu la route de la Pointe du Raz en déclassant la vieille route d’Esquibien par Kervreac’h, et l’expression typiquement audiernaise «monter ou descendre le Stiri » a oublié la référence aux ruisseaux, en n’évoquant plus que le dénivelé rapide des lacets de la rue du 14 juillet. |
|
ROZ KRIBEN |
|
Nous nous situons ici au point culminant du «roz », sur la crête de la colline surplombant le port. Le nom de ce quartier vient indubitablement du breton «krib », kribenn ayant le sens de crête, le point sommital de cette hauteur. Faisons un effort d’imagination pour nous transporter virtuellement en des temps reculés où cet endroit devait être un territoire sacré pour nos ancêtres, un lieu de culte antique rendu aux morts. En ce lieu encore appelé «Toul-Korriqued » (le trou des Korrigans) il y a une centaine d’années, se dressait un imposant tumulus de quelques 20 mètres de diamètre. Lorsque du Chatelier l’explore en 1882, l’ensemble, situé à 150 mètres au Nord du moulin qui domine alors la ville, a encore fière allure. Le tumulus est déjà arasé, mais l’on peut toujours admirer, dans la partie Sud, une allée couverte composée de quatre grands dolmens dont trois des imposantes tables de 2,40 à 3 mètres se dressent fièrement, soutenues par des pierres verticales de 1,70 mètres de hauteur. |
Port d'Audierne, vue du Roz |
|
Dans la partie Nord du tumulus se trouvent deux lignes de maçonnerie,
parallèles à la galerie, soutenant au bout Ouest une
table de 3,10 mètres, et se terminant à l’Est
par un tertre. Un «peulven », c’est-à-dire
un menhir, une pierre levée, qui gît à terre
lors de la visite de du Chatelier, dominait autrefois le site
sacré.
La fonction de nécropole antique du lieu est renforcée
par la découverte, à 100 mètres au Sud Est,
de cercueils de pierre avec ornements et poteries. |
|
LE KASTELL |
|
Comme le Roz Kriben que nous venons de
quitter, le quartier du Kastell - où chacun reconnaîtra l’évidente
racine du «castellum » latin : le château- est aussi
un quartier de notre ville chargé d’histoire. Le port primitif, simple grève d’échouage aux installations sommaires, se situait autrefois au pied de cette hauteur. L’œil averti distingue toujours la cale ancienne à l’angle des rues Ernest Renan et Victor Hugo, à plus de 100 mètres de l’actuel bassin du port. La situation stratégique du Kastell apparaît alors clairement, commandant à la fois le port et les axes de circulation vers Pont-Croix à l’Est et Esquibien au Sud. S’il devait y avoir une place-forte autrefois à Audierne, c’était bien ici qu’il fallait l’établir. |
|
La tradition rapporte en effet qu’en
ces lieux s’élevait le château, sans qu’aucune
preuve archéologique définitive ne vienne nous renseigner
sur son importance et sa disposition. L’église St Raymond
est bâtie, dit-on, dans les anciennes douves du château ;
les imposantes pierres que chacun peut voir dans les murs des propriétés
du quartier seraient aussi des vestiges récupérés
dans les ruines de l’édifice. Un indice sur la réalité
d’une construction ancienne, à caractère seigneurial,
sur ce promontoire, nous est pourtant donnée par le mémoire
écrit à la Révolution par les héritiers des
Seigneurs du Ménez de Kermabon, qui contestaient la qualité
de fondateur de St Raymond à l’évêque de Quimper
: « L’évêque Bertrand de Rosmadec en son temps
(1416-1445) vint démolir un mur que ceux de la maison du Ménez
avaient fait faire aux issues publiques des dites foires et marchés.
Ce mur abattu paraît encore à présent en ruine et
est au mitan d’un enclos possédé par le sieur de Lézurec
qui l’a fait appeler le vieux chastel ». Cette construction abattue au début du 15e siècle, peut-être elle-même établie sur un socle antérieur, serait-elle ce «kastell » dont l’existence est parvenue jusqu’à nous à travers le nom du quartier ? En tout état de cause, ce lieu avait manifestement une charge symbolique importante pour la prééminence de nos anciens seigneurs. |
|
KERMABON |
La ferme exploitée ici était sans doute
autrefois la propriété du dénommé Mabon :
une fois encore le nom exprime l’appartenance d’un lieu à
une famille, en des temps où la terre se transmettait sur des générations
et où l’homme y était attaché à vie. Quant au patronyme Mabon, peut-être faut-il le rapprocher du nom de la divinité gauloise Maponos (Mabon en pays de Galles), l’équivalent de l ‘Apollon romain ? Le Carguet, qui décidément arpenta dans tous les sens notre commune à la fin du siècle dernier, signala la découverte dans un champ de Kermabon en avril 1882, d’un «lec’h » régulièrement taillé se présentant sous la forme d’un tronc de pyramide octogonale de 1,40 mètre de hauteur. Ce vestige archéologique, mis au jour par la charrue des successeurs d’an aotrou Mabon en ces lieux, n’avait pas de soubassement et était isolé : est-il toujours à Kermabon ? |
PENN AL LIORZ |
|
C’est le bout du courtil. Dans nos communes rurales, la mémoire garde encore – pour combien de temps ? - la trace de dizaines, voire de centaines d’appellations par lesquelles le paysan désignait la moindre de ses parcelles. Ces noms puisaient souvent leur origine dans la forme du champ, sa nature, sa situation géographique ou la proximité d’un élément distinctif de l ‘environnement. Penn al liorz, situé autrefois à la campagne au sortir de la ville, relève de cette toponymie de carte d’état-major. |
|
KERGADEG |
|
| Nous sommes au village
de la famille Cadec, du nom du saint breton Kadeg, éponyme de Pleucadeuc
en Morbihan et fondateur du monastère de Lancarvan au 6e siècle. Comme dans de nombreux quartiers d’Audierne, l’occupation ancienne de l’homme a laissé ici aussi des traces : sépultures en maçonnerie de 1,80 sur 1,20 mètres renfermant des ossements d’hommes et d’animaux près de poteries rouges, débris de poteries celtiques et morceaux d’argile cuite avec trace de clayonnage trouvés près du phare. C'est ce phare qui est aujourd’hui l’emblème de Kergadec : élevé pour guider les navires vers l’entrée du port en se gardant du piège de la Gamelle, il fut d’abord construit en 1887 en tôles - signe des temps ! La passerelle métallique des Capucins verra le jour sept années plus tard - puis remonté en maçonnerie en 1900. Détruit sous l’occupation, il sera à nouveau reconstruit après la Libération. |
Phare de Kergadec |
TREZKADEG |
|
Du village de Kergadeg, la pente nous
mène doucement vers la grande plage d’Audierne, à travers
ce qui n’était encore il y a un siècle qu’une
immense dune où paissaient vaches et moutons. Trezkadeg, c’est
donc la plage de Cadec, qui ne faisait qu’un avec le village,
comme le montrent les cartes postales anciennes. Bordée par
le môle de Nemours et le phare du Raoulic à l’Est
et les roches du Pouldu au Sud, l’étendue dunaire de Trezkadeg
n’offrait alors aux regards que son phare solitaire, élevé en
1887 avec les matériaux provenant de l’ancien fanal des
Capucins et des amers érigés sur la dune. Las ! Déclassé,
il a été phagocyté par l’urbanisation du
secteur… |
Tennis de Trezkadeg |
CADILLAC |
|
Dans la liste de nos quartiers à consonance
bretonne, Cadillac détonne un peu ! Nous sommes en effet ici
en présence du parfait homonyme du Cadillac girondin, mais aussi
d’un hameau de Noyal-Muzillac dans le Morbihan. La commune de
Quedillac, près de St Malo, en est également un proche
parent. Cadillac, où se distingue le suffixe gaulois –acos,
trahit indiscutablement ses origines gallo-romaines. Nous savons que
cette époque est richement représentée sur les
rives du Goyen, tout spécialement par la villa gallo-romaine
de Kervenennec près de Suguensou, dont le pavement de l’hypocauste
orne une des salles de notre musée départemental breton.
Malgré l’absence de vestige visible en ce lieu, Cadillac
a donc une origine très ancienne. |
![]() |
| KERIDREUFF |
|
|
Port d'Audierne, vue de Kéridreuff |
Ce quartier, situé sur le plateau
qui surplombe le port, trouve son homonyme dans un village de Landudec,
noté « Kerdidreu » en 1540, et bien sûr à Pont-Croix
près du pont du même nom. Ce toponyme est issu de la racine
bretonne «didreu » signifiant «au-delà de ».
Le sens en est évident à Pont-Croix, où cet écart
de la ville est «au-delà » de la rivière. Pour
notre Keridreuff, village haut perché séparé du
centre par de raides venelles, il faut sans doute retenir ce même
sens de «village au-delà de », en l’occurrence
au-delà de l’à-pic qui l’isole de la ville.
|
KERHUON |
|
Kerhuon est le village de Huon, patronyme
ancien que l’on retrouve notamment au début du XIIIe siècle
dans la chanson de geste «Huon de Bordeaux ». Ce nom tire-t-il initialement son origine du mot hug, l’intelligence, l’esprit ? De là à conclure que tous les habitants de ce village seraient nés sous ce signe, point trop ne faut se hâter ! |
|
LA GARENNE |
||
|
KOZ FORNIG |
||
|
KERVIHAN ou AR GERVIHAN |
« Le petit village » : le Kervihan -
prononcé localement Kervihen- était le premier village,
aujourd’hui partie intégrante de la ville, à la sortie
d’Audierne sur l’axe principal que constituait la route royale
Audierne-Pont-Croix. C’est d’ailleurs ici que la première
gendarmerie viendra stratégiquement s’installer , avant de
déménager quai Anatole France lorsque la route neuve aura
déclassé l’ancienne voie royale. Ce grand chemin est la route de Quimper à Douarnenez, Pont-Croix et Audierne. Il fait 32 pieds de largeur jusqu’à Pont-Croix et 24 pieds de Pont-Croix à Audierne. La corvée est due sur ce chemin, et «les bourgeois qui y sont astreints ne s’y soumettent pas de bonne grâce ; la plupart d’entre eux d’ailleurs font faire leur tâche par des journaliers. En 1787, l’ingénieur David intime à l’avocat Verron de refaire sa corvée. Ce corvoyeur a couvert sa tâche de sable et non de terre ». S’en suivra toute une chicane au sujet de cette corvée mal exécutée… La tâche d’Audierne avait une longueur de 732 toises, le milieu se situant à environ 400 toises du clocher. En 1787 l’ingénieur des Ponts et Chaussées David rapporte qu’elle est en bon état, satisfecit pour le sieur Kerillis-Calloch qui en est alors le syndic. |
|
LA MONTAGNE |
||
|
Avec La Haie et La Garenne, ce dernier quartier de notre
liste est un des rares toponymes français d’Audierne. Probablement
était-il autrefois nommé «ar Menez », et sans
doute cette proue élevée, terminée par l’éperon
rocheux du Raoulic, apparaissait-il ainsi aux navires cinglant vers l’entrée
du port.
|
Ici se termine cette revue, hélas trop rapide, de nos vieux quartiers : elle ne se veut ni définitive ni sans appel. Toute anecdote, information ou point de vue sur ce thème seront les bienvenus : n’hésitez pas à nous apporter votre contribution à la mémoire d’Audierne ! Amédée GUIARD, Alain BOSSER, Paul CORNEC Photos : J. Evenat |
Conception et réalisation : J. Evenat |
|
|